Interprète : profession anodine ?

En lisant Tours et Détours d'une vilaine fille (La niña mala), le dernier ouvrage de M. Vargas Llosa, je me suis demandé s'il fallait vraiment, à l'instar de Robert Burns, prier pour que « le Tout Puissant nous donne le pouvoir de nous voir comme les autres nous voient ». [i]

Les représentations des interprètes de conférence dans la littérature ou au cinéma sont souvent déformées. Soit elles en font des personnages hors du commun (comme dans le film L'Interprète de Sydney Pollack), soit des minables qui se contentent de répéter des mots dans une autre langue, bref des perroquets. Aucun de ces deux cas ne correspond à notre réalité quotidienne, peut-être parce que l'interprète n'est que le prétexte à une fiction. Cela dit, il est dommage que Vargas Llosa, écrivain et homme politique renommé, fin et intelligent, ait brossé un portrait inexact, voire méprisant, de notre profession. A se demander s'il ne règle pas des comptes personnels...

Pour ceux qui n'ont pas lu le roman, Ricardo est un brave Péruvien, sentimental et un peu niais, traducteur auto promu interprète, qui s'entiche d'un feu follet (la vilaine fille, la niña mala) cynique, cupide et sans scrupules. Leurs retrouvailles se font à Londres, Tokyo, Madrid et Paris, facilitées par l'activité « anodine » de notre héros, qui peut voyager à son gré, gagner assez d'argent et se libérer quand il le désire. [ii] De fait, l'amoureux transi va même jusqu'à accepter des conférences mal payées dont le seul attrait est qu'elles lui permettent d'aller rejoindre sa belle en Angleterre [iii].

Le « bon garçon », el niño bueno, a appris le français et l'anglais à l'école et, après quelques séjours, s'est installé comme traducteur à Paris. Il a ensuite entrepris de devenir interprète grâce à des cours du soir, tout en apprenant le russe. A la fin de sa formation sur le tas, il annonce « avoir acquis les compétences d'un bon interprète, puisqu'il connaît les équivalences des mots sans nécessairement en comprendre leur contenu » [iv] (!) ; et il continue à apprendre (et interpréter) le russe qu'il ne maîtrise pas aussi bien que ses autres langues. Il avoue ne s'intéresser que vaguement à l'actualité et être incapable de se passionner pour les intellectuels comme Barthes, Lacan, Derrida, Deleuze et autres qu'on s'arrachait à l'époque [v]. En outre, il n'hésite pas à se faire remplacer en réunion pour des demi-journées afin de vaquer à ses occupations [vi]. Et pourtant, ce professionnel hors pair se plaint d'avoir du mal à décrocher ses premiers contrats d'interprète car « le circuit est plus fermé que celui des traducteurs et les associations professionnelles, véritables mafias, n'admettent de nouveaux membres qu'au compte-gouttes [vii]. »

Or, nous, interprètes de conférence, savons combien il est difficile d'acquérir une langue étrangère. C'est un travail sans fin parce que toute langue est riche et en évolution permanente. Mais c'est surtout parce qu'une langue n'est pas une somme de mots, mais un univers foisonnant de culture, d'histoire, de coutumes et de singularités. Contrairement à ce que pensent la plupart des gens, nous ne traduisons jamais des mots, mais tout ce qu'ils véhiculent, une signification mise en contexte qui fait justement appel à toutes ces références culturelles. Une bonne interprétation suppose une intelligence du discours et une véritable transposition dans un autre univers linguistique. C'est précisément ce qui permet de faire la différence entre les vrais professionnels et ceux qui s'improvisent interprètes sans l'être. Contrairement au héros de Vargas Llosa, nous suivons l'actualité et restons à l'écoute de ce qui fait vibrer le monde; cette curiosité intellectuelle est une grande source de plaisir, comme l'est l'exercice de notre métier. Loin d'être des gens frustrés ou des écrivains ratés, nous sommes simplement des amoureux des langues, de toutes les langues.

On est aussi en droit de se demander pourquoi l'auteur fait dire à l'un de ses personnages que les interprètes sont parfaitement inutiles en ce bas monde et qu'ils ne font de mal à personne : « Contrairement à d'autres professions où l'on peut toujours infliger des dommages importants à l'espèce, comme par exemple les médecins ou les avocats, sans parler des architectes ou des politiciens, les interprètes sont, eux, parfaitement inoffensifs [viii]»? Cette quantité négligeable à ses yeux qu'est la profession d'interprète existe pourtant depuis la nuit des temps car le propre des êtres humains est de communiquer ; or, cette communication est souvent impossible sans l'aide des « passeurs de sens » que nous sommes. Les accusés des Tribunaux pénaux internationaux - qui confient leur sort aux interprètes -, les médecins qui suivent des cours en visioconférence interprétés en direct ou les hommes d'Etat qui négocient par notre intermédiaire nous considèrent, eux, rarement comme superflus.

Quant au rôle que jouent les associations professionnelles d'interprètes de conférence, il est certainement plus positif que ne l'envisage M. Vargas Llosa. L'AIIC, pour sa part, négocie des conditions de travail et de rémunération avec les organisations internationales, épargnant peut-être ainsi aux professionnels de l'interprétation le sort réservé par Vargas Llosa à certains traducteurs littéraires qui touchent pour la traduction d'Ivan Bounine « des droits qui leur permettent de se payer... quelques cafés au lait »[ix]. Avec ses critères d'admission précis et exigeants, elle veille à la compétence et à la déontologie de ses membres. C'est une garantie, à la fois pour les interprètes et pour les usagers de l'interprétation. Car le jour où vous accepterez le prix Nobel de littérature, M. Vargas Llosa, vous aurez peut-être intérêt à ce que le pichiruchi qui se trouvera en cabine soit membre de l'AIIC...

[i] "O would some power the gift give us
To see ourselves as others see us"
(citation dans l'article de Phil Smith)

[ii] p. 150 - toutes les pages renvoient à la version originale publiée par ALFAGUARA : 84 204 6995 5
[iii] p. 132
[iv] p. 144
[v] p. 151
[vi] p. 133
[vii] p. 96
[viii] p. 152
[ix] p. 199



Recommended citation format:
Danielle GREE. "Interprète : profession anodine ?". aiic.co.uk September 5, 2008. Accessed October 16, 2019. <http://aiic.co.uk/p/3041>.